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à partir de 1641 | Fondations et séminaires

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Dans les diocèses, en majorité, ruraux, les prêtres sont peu ou mal formés, en général pauvres (la question des bénéfices ecclésiastiques demeure une question complexe), et souvent d’une conduite morale peu édifiante. Plusieurs décennies auparavant, le Concile de Trente 1, conscient de cette situation précaire du clergé, avait demandé l’ouverture de séminaires. Malgré cette demande, les rares séminaires fondés en France ne durent guère, et la formation des prêtres demeure encore très insuffisante.2 Cependant dans ce contexte de réforme de l’Église et de renouveau spirituel, nombreux sont ceux en France qui, comme le Cardinal de Bérulle ou son successeur le P. de Condren, portent ce souci de « restaurer l’état de prêtrise » et d’établir des séminaires en France.

En prêchant ces missions, Jean Eudes tout comme d’autres missionnaires de ce siècle tels Vincent de Paul ou Jean-Jacques Olier, perçoit clairement que le fruit des missions ne peut subsister que si, sur place, des prêtres formés prennent le relais de missionnaires. En d’autres termes, pour qu’il y ait des chrétiens formés et plus conscients de la grâce baptismale, il faut aussi à l’Église des prêtres mieux formés et plus aptes à remplir leurs fonctions pastorales : cette double perspective éclaire la décision que Jean Eudes (qui est toujours jusque-là prêtre oratorien) commence à concevoir en 1641 et qu’il traduit dans les faits en 1643, de fonder une Congrégation nouvelle, dont les membres seront destinés à la fois aux Exercices des Missions et aux Exercices des Séminaires. Le coup de génie, le coup d’audace est là : les formateurs sont aussi des évangélisateurs, et réciproquement, tels sont les vrais pasteurs selon le Cœur de Dieu.

Jean Eudes quitte donc l’Oratoire 3  et fonde la Congrégation de Jésus et Marie (Les Eudistes) dont l’acte de naissance s’identifie avec l’ouverture du séminaire de Caen en 1643 4,  ouverture d’ailleurs soutenue par Richelieu lui-même, qui en donnera les Lettres patentes royales. Dans une maison de Caen – « La Mission »- Jean Eudes, commence par réunir des candidats au sacerdoce et des prêtres. Ils passent ensemble plusieurs mois avec une formation surtout spirituelle et pastorale, en particulier en les associant aux missions 5. Avant les ordinations, des temps de retraites spirituelles sont aussi proposés. Viennent également des prêtres pour un temps de renouvellement dans l’esprit de leur ordination et dans leur pratique pastorale. Former à la vie spirituelle et à la vie apostolique missionnaire, au service d’une évangélisation renouvelée des paroisses, tel est le projet que met en œuvre Jean Eudes avec l’ouverture du séminaire de Caen. Cet engagement dans la formation des prêtres se poursuivra : Jean Eudes, à la demande des évêques, participera, de son vivant, à la fondation de six séminaires. 6

Jean Eudes prêtre missionnaire cherche ainsi à redonner, dans le clergé diocésain, sa dignité au ministère presbytéral, et à susciter u sursaut spirituel et moral chez les prêtres, en les invitant à contempler l’action de Dieu en la vie du ministre :

« Vous y verrez quelle est la dignité de l’état ecclésiastique, et les qualités excellentes d’un bon pasteur et d’un saint prêtre, dont la considération, si vous pesez ces choses comme il faut, vous donnera l’estime et le respect que vous devez avoir pour la sublimité et la sainteté de votre profession, vous portera à connaître et à louer la divine bonté qui vous a appelé à un état si noble et si saint, vous excitera à traiter dignement et saintement toutes les fonction sacerdotales, vous fera craindre les fautes que vous y pouvez faire, comme n’étant point petites, puisqu’elles sont mesurée sur la grandeur de la grâce, en quelque façon infinie, que le Fils de Dieu vous a faite de vous rendre participant de son divin sacerdoce, et sur la dignité des fonctions sacerdotales ; elle vous obligera enfin à mener une vie conforme à la sainteté de votre sacré ministère. » 7

En reprenant sa conception de la vie chrétienne comme continuation et accomplissement de la vie de Jésus, il définit ainsi le rôle des prêtres dans leur œuvre d’évangélisation :

« N’êtes-vous pas envoyés de Dieu pour former son Fils Jésus dans les cœurs ? Et n’est-il pas vrai que toutes les fonctions ecclésiastiques n’ont point de moindre but que la formation et la naissance d’un Dieu dedans les âmes 8 ? »

Pour réaliser le dessein de Dieu, les prêtres ont une place unique dans l’Église, puisqu’ils sont comme :

« une image vive de Jésus Christ en ce monde, et de Jésus Christ veillant, priant, prêchant, catéchisant, travaillant, suant, pleurant, allant de ville en ville et de village en village, souffrant, agonisant, mourant et se sacrifiant soi-même pour le salut de toutes les âme créées à son image et semblance. » 9

Avec des accents qui, sans faire de concordisme, consonent avec Presbyterorum Ordinis 10 , Jean Eudes affirme que la mission pastorale des prêtres est le premier lieu de leur sanctification. Certes, il rappelle fréquemment que le baptême est le fondement de l’unique sainteté chrétienne 11. Mais dans l’exercice de leur ministère, les prêtres, trouvent les formes concrètes de la charité de l’unique Pasteur, qui accomplit, par amour, la volonté du Père en aimant chacune de ses brebis et en donnant sa vie pour elle. Soucieux de la dignité du sacerdoce ministériel, Jean Eudes en rappelle 12 la beauté et les exigences.

« Qu’est-ce qu’un pasteur selon le Cœur de Dieu ? C’est une lampe ardente et luisante, pose sur le chandelier de l’Eglise : ardente devant Dieu, luisante devant les hommes ; ardente par son amour de Dieu, luisante par sa charité pour le prochain ; ardente par sa perfection intérieure, luisante par la sainteté de sa vie; ardente par la ferveur de son oraison continuelle devant Dieu pour les besoins de son peuple, luisante par la prédication de la parole divine. » [note] OC. 3, p.24 [/note]

Ayant à cœur la vie de L’Église, saint Jean Eudes offre ainsi un enseignement profond sur le ministère des prêtres et sur sa dimension missionnaire. Ses paroles, sans doute à redécouvrir pour beaucoup, rejoignent, modestement mais sûrement, les attentes actuelles de prêtres en quête d’une spiritualité sacerdotale solide 13  et ouverte aux exigences apostoliques d’une évangélisation nouvelle.

  1. Concile œcuménique, en 25 sessions, de 1545 à 1549, en 1551-1552 et en 1562-1563 à Trente
  2. Dans le domaine de la formation, règne une très grande hétérogénéité. Les séminaires prévus par le Concile de Trente ont eu peu de succès en France, et presque tous ceux qui ont été fondés entre 1567 (ouverture de celui de Reims) et le début du XVII° siècle ont souvent assez vite fermé leurs portes ». In Y. Krumenacker, L’école française de spiritualité. Des mystiques, des fondateurs, des courants et leurs interprètes. Paris, Cerf, 1998. Coll. École française de spiritualité, Theophilyon, 1999, Tome IV, vol.1.
  3. Ce qui lui vaudra, ultérieurement, beaucoup de difficultés dans ses projets et dans la reconnaissance de sa Congrégation.
  4. Pour toute cette période voir P. Milcent, Un artisan du renouveau chrétien au XVII° siècle. Saint Jean Eudes, Paris, Cerf, 1992 (2ème ed.).
  5. Dans les Constitutions de la nouvelle Congrégation, à propos des missions, on trouve la prescription suivante, qui évoque nos modernes relectures pastorales : »Après souper, on demeurera tous ensemble pour faire une heure de conversation, durant laquelle chacun pourra propose les difficultés qu’il aura rencontrées, mais de telle sorte qu’il ne se mette point en péril de blesser le sceau de la confession. » (OC 9, p.371)
  6. Les séminaires de Caen (1643), Coutances (1650), Lisieux (1653), Rouen (1659), Évreux (1667), Rennes (1670). Les Eudistes demeureront fidèles à leur fondateur et auront en charge 13 Grands Séminaires et 3 Petits Séminaires, à la veille de la Révolution française, qui décimera leur Congrégation. A la fin du XIX] s., l’engagement dans les séminaires reprendra en Amérique Latine, puis en France et plus tard en Afrique.
  7. Le Mémorial de la vie ecclésiastique, OC. 3, pp.1-2. Jean Eudes a écrit deux autres ouvrages qui cherchent à répondre à la crise des prêtres de l’époque : Le bon confesseur et Le Prédicateur apostolique
  8. OC. 3, p.16.
  9. OC.3, p.31
  10. « C’est l’exercice loyal, inlassable, de leurs fonctions dans l’Esprit du Christ qui est pour les prêtres, le moyen d’arriver à la sainteté. » Concile Vatican II, Presbyterum Ordinis §13.
  11. Cf. Vatican II, Lumen Gentium §40
  12. Avec une tonalité actuelle, proche des récents écrits du Pape François sur la mission et la prédication « Parler avec le cœur implique de le tenir, non seulement ardent, mais aussi éclairer par l’intérieur de la Révélation et par le chemin que cette Parole a parcouru dans le cœur de l’Église et de notre peuple fidèle au cours de l’histoire. » Pape François, La joie de l’Évangile, §144.
  13. « Il y a là la clef d’une conception mystique du sacerdoce presbytéral où le sursaut moral et spirituel, auquel il appelle les prêtres, devient essentiellement de l’ordre de la contemplation de l’action de Dieu en l’âme du ministre admis à communier au cœur du Christ. » G. Defois, Le pouvoir et la grâce. Le prêtre du Concile de Trente à Vatican II, Paris, Cerf, 2013, p.73.