Loading...

à partir de 1632 | Saint Jean Eudes auteur

Accueil / Biographie  / à partir de 1632 | Saint Jean Eudes auteur

Le Christ au centre de la catéchèse : "Laissez vivre et régner Jésus en vos cœurs !"

Le jeune prêtre poursuit ses missions et cherche à ce qu’elles portent des fruits durables, car il ne faudrait pas que tant d’énergie déployée soit un feu de paille. Il se met à écrire 1 avec déjà l’expérience de ses premières années de mission. Il pense tout particulièrement à toutes ces personnes rencontrées et il est habité par le souci de leur permettre de vivre simplement mais profondément leur vie de baptisés. Il choisit ainsi la forme d’un manuel de vie chrétienne, qui se veut accessible à tous les fidèles, et d’abord aux chrétiens laïcs :

« Ne pensez pas que ce livre soit fait seulement pour les personnes religieuses, mais pour tous ceux qui désirent vivre chrétiennement et saintement. A quoi tous les chrétiens, de quelque état et condition qu’ils soient, sont obligés. »  2

Ce manuel n’est donc pas un exposé systématique de théologie spirituelle. Il est, en quelque sorte, un « précis d’initiation à la vie d’union avec Jésus 3« , destiné à tous les baptisés pour les aider à marcher vers la sainteté « en continuant et accomplissant » la vie de Jésus. Il se situe ici dans la même ligne que saint François de ales ; il sait d’ailleurs que des voix cléricales avaient crié au scandale lorsque l’Introduction à la vie dévote affirma, en 1608, l’appel des laïcs, de toutes conditions, à la sainteté 4. Se trouvent ici des accents proches de ceux du Concile Vatican II, trois cent cinquante ans plus tard 5

En 1637, le jeune missionnaire fait paraître la première édition de « La Vie et le Royaume de Jésus dans les âmes chrétiennes« . « Évangéliser, c’est rendre présent dans le monde le Royaume de Dieu » 6, telle aurait pu être à quelques siècles de distance, la meilleure recension de cet ouvrage ! Le livre connaît un grand succès, c’est en quelque sorte un des « best-seller pastoraux » de l’époque 7 ! L’ouvrage contient déjà l’essentiel de la doctrine de Jean Eudes, que l’on reconnaît dès les premiers mots de la préface : 

« Jésus, Dieu et homme tout ensemble, étant tout en toutes choses, et spécialement devant être tout dans les chrétiens, comme le chef est tout dans ses membres, et l’esprit dans son corps; notre soin et occupation principale doit être de travailler de notre côté à le former et établir dedans nous et à l’y faire vivre et régner. » 8

Les apports de son maître Bérulle, ainsi que de Condren, sont indéniables, mais le disciple sait diffuser ce qu’il a reçu, en l’enrichissant de son génie propre. Dans la physionomie même de sa spiritualité, Jean Eudes incarne, très fortement 9, une des grandes caractéristiques des maîtres de « l’école bérullienne », la dimension apostolique et pastorale.

« Tous ces hommes ont voulu, avant tout, être des pasteurs. Ne considérer que leurs écrits serait commettre une grave erreur de perspective. Le champ de leurs activités apostoliques est aussi important à étudier si l’on veut mieux pénétrer dans leur vie spirituelle »  10

Dans ses missions, Jean Eudes rencontre des gens qui ont tous été baptisés à leur naissance, que la maladie peut emporter à tout moment (les épidémies de peste) et qui sont souvent prisonniers de croyances éloignées du message de l’Évangile. Très concrètement, il cherche à raviver le sens chrétien de chacun : il faut susciter l’éveil des baptisés à une certaine « conscience mystique ». « Du ‘métaphysicien de la vie spirituelle’ qu’était Bérulle, il avait retenu que le projet mystique est essentiellement recherche d’unité de la personne en Dieu 11. » Dès lors, il s’agit progressivement de faire vivre et régner Jésus dans les âmes, c’est-à-dire accueillir l’Esprit de Jésus dans le quotidien de noter existence. A travers un ensemble de réflexions fortement enracinées dans l’écriture, et de conseils très pratiques, Jean Eudes dessine une vie chrétienne qui devienne explicitement continuation et accomplissement de la vie du Christ en ses membres. Il s’agit – selon l’expression de saint Paul (Ga 4, 19) qu’il reprend volontiers – de former Jésus en nous, de telle manière que Jésus soit le nom de tout ce que nous vivons 12 : nous essayons de vivre les vertus de Jésus, les intentions et dispositions de Jésus ; notre souffrance continue la passion de Jésus, notre joie communie à son allégresse et, l’heure venue, nous mourrons de la mort de Jésus. 13

Ainsi toutes les étapes de notre vie – chaque journée, chaque mois, chaque année- seront marquées par l’unique souci d’entrer en communion plus profonde avec « les états et mystères de Jésus », c’est-à-dire  avec tous les aspects de sa vie humaine et en même temps divine : sa naissance, son enfance, sa vie de relation avec les autres, son amour pour l’homme et sa soif de justice, sa souffrance, sa victoire sur toute mort. Tout cela est à nous, tout cela nous est donné pour que nous le vivions. Nous entrons dans cette vie de Jésus à la fois par notre prière au rythme de l’année liturgique, et par notre existence quotidienne vécue en référence à Jésus en communion avec Jésus, toute marquée du grand rythme baptismal, mille fois repris et renouvelé : « Je renonce à moi-même et je me donne à toi, Jésus« .

En proposant à tous, ce chemin de l’intériorité, où le Christ devient le centre 14 (plus tard… le Cœur), Jean Eudes est en quelque sorte le précurseur d’une catéchèse d’orientation spirituelle, proche du renouveau catéchétique actuel, postconciliaire. Le Catéchisme de l’Eglise Catholique (C.E.C.) définit la finalité de la Catéchèse comme : « Mettre en communion avec Jésus Christ : Lui seul peut conduire  l’amour du Père dans l’Esprit et nous faire participer à la vie de la Trinité Sainte. 15  » Il n’est pas indifférent que l’introduction de la troisième partie de ce même Catéchisme « La vie dans le Christ » se termine par une longue citation de saint Jean Eudes. Ainsi le n°1698 du C.E.C. –

« La référence première et ultime de cette catéchèse sera toujours Jésus Christ lui-même qui est « le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14, 6). C’est en le regardant dans la foi que les fidèles du Christ peuvent espérer qu’il réalise lui-même en eux ses promesses, et qu’en l’aimant de l’amour dont il les a aimés, ils fassent les œuvres qui correspondent à leur dignité » -se poursuit par la citation de saint Jean Eudes : « Je vous prie de considérer que Jésus Christ notre Seigneur est votre véritable Chef, et que vous êtes un de ses membres. Il est à vous comme le chef est à ses membres ; tout ce qui est à lui est à vous, son Esprit, son Cœur, son corps, son âme, et toutes ses facultés, et vous devez en faire usage comme de choses qui sont vôtres, pur servir, louer, aimer et glorifier Dieu. Vous êtes à Lui, comme les membres sont à leur chef. Aussi désire-t-il ardemment faire usage de tout ce qui est en vous, pour le service et la gloire de son Père comme des choses qui sont à lui. » 16

Ainsi en associant fondamentalement la vie baptismale à l’union au Christ, la dynamique du « manuel de vie chrétienne » de Jean Eudes est inséparablement trinitaire 17 et christique. Il approfondira cette perspective dans deux ouvrages importants : Le contrat de l’homme avec Dieu par le saint Baptême (1654) et, son dernier livre, terminé un mois avant sa mort, où il reprend son itinéraire mystique, profondément marqué par Marie, dans Le Cœur admirable de la très sacrée Mère de Dieu (1681). C’est en ce sens, que certains auteurs parlent de saint Jean Eudes – œuvrant au service de la place fondamentale du baptême dans la vie des chrétiens – comme « artisan ou maître de vie chrétienne ».

  1. Saint Jean Eudes écrira beaucoup dans sa vie : une très grande correspondance (seulement 250 lettres sont conservées), petits traités, manuels à l’usage des laïcs et des prêtres, livres de prières, offices liturgiques, ouvrages théologiques, etc. ses œuvres complètes en 12 volumes) ont été publiées de 1905 à 1911 pour la canonisation. Un treizième volume vient récemment d’être publié, présentant un écrit inédit sur Marie des Vallées, de saint Jean Eudes, mais connu et analysé lors de la béatification et de la canonisation.
  2. OC.1, p.90
  3. V; Blanchard, Vie et royaume de Jésus: éléments pédagogiques d’un traité, Le Royaume de Jésus, Montréal, Ed. Paulines, 1988, p.155.
  4. P. Milcent, Un artisan du renouveau chrétien au XVII° siècle, Saint Jean Eudes, Paris, Cerf, 1992 (2è éd.). p.69
  5. Par exemple Lumen Gentium §40
  6. Pape François, Evangelii Gaudium, 2013, §173
  7. « La vie et le Royaume de Jésus dans les âmes chrétiennes » a connu une quarantaine d’éditions de son vivant et demeure un essai réussi de diffusion du renouveau spirituel entrepris par l’École française de spiritualité.
  8. OC. 1,p. 89.
  9. Bérulle fut vite pris par les affaires diplomatiques, et Condren était professeur en Sorbonne. Jean-Jacques Olier, certes, fut missionnaire mais se consacra aux séminaires et à la paroisse Saint Sulpice. Il invita d’ailleurs Jean Eudes à prêcher une mission à Saint Sulpice.
  10. Y. Krumenacker, L’école française de spiritualité, Paris, Cerf, 1999, pp.302-303
  11. E. Glotin, La Bible du Cœur de Jésus, Paris, Presses de la Renaissance, 2007, p. 528 ss.
  12. Cf. Benoît XVI : L’amour du prochain… « ne peut se réaliser qu’à partir de la rencontre intime avec Dieu, une rencontre qui est devenue communion de volonté pour qller jusqu’à toucher le sentiment. J’apprends alors à regarder cette autre personne non plus seulement avec mes yeux et mes sentiments, mais selon la perspective de Jésus Christ. Son ami est mon ami. […] Je vois avec les yeux du Christ et je peux donner à l’autre bien plus que les choses qui lui sont extérieurement nécessaires : je peux lui donner le regard d’amour dont il a besoin. » Deus caritas Est §18
  13. Cf. P. Milcent, idem. p.70
  14. Le récent Catéchisme de l’Église Catholique (C.E.C.) définit ainsi la catéchèse :  » Au coeur de la catéchèse, nous trouvons essentiellement une Personne, celle de Jésus de Nazareth, Fils unique du Père […] Catéchiser, c’est dévoiler dans la Personne du Christ, tout le dessein éternel de Dieu. » CEC §426.
  15. CEC §426
  16. OC. 6, pp.113-114 et CEC n°1698
  17. Cf. La contemplation du mystère de la Trinité, Lectionnaire n°1