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1625-1632 | Débuts de l’apostolat et des missions

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Vivre et prêcher la miséricorde face à l'indigence matérielle et spirituelle de son temps

En 1627, Jean Eudes inaugure son apostolat. Cette expérience est comme un baptême du feu. A sa demande, il se rend parmi les pestiférés de la région de Vrigny, à deux lieues au Sud d’Argentan, dans son diocèse d’origine, le diocèse de Sées. Il passe deux mois auprès des malades, au péril de sa vie. Sorti indemne de cette épreuve, il réside dans la communauté de l’Oratoire de Caen, qui devient sa ville de résidence, et le reste jusqu’à sa mort. De nouveau (1630-1631), la peste frappe ; la ville de Caen est touchée. Jean Eudes n’hésite pas à se faire « pestiféré » parmi les pestiférés, vivant comme eux à l’extérieur de la ville, avec pour seul abri un grand foudre à vin (tonneau).

Au cours de ses missions, le Père Eudes rencontre nombre de femmes et de jeunes filles meurtries par l’existence, battues, abandonnées, livrées à la prostitution. Il cherche alors à répondre à ces détresse en créant des maisons d’accueil pour les « repenties ». Ainsi Notre-Dame de Charité 1, nouvel institut aux débuts fort modestes et fort laborieux, sera pour ces femmes un véritable « refuge », un havre de paix e de miséricorde où une vie humaine digne de ce nom pourra se recomposer lentement. Jean Eudes, comme Vincent de Paul et bien d’autres en ce siècle de révolte et de pauvreté, répond aux défis de l’indigence et de la misère de son temps. Mais l’exercice de la miséricorde vis-à-vis du prochain doit aller encore plus loin : témoigner de la miséricorde de Dieu pour tous. Ainsi écrit-il à des femmes -les « Dames de miséricorde » – qui soutiennent un Refuge :

Dans l’oeuvre, mes chères Sœurs, vous faites l’un et l’autre. Vous faites une aumône spirituelle et corporelle : jugez comme cela plaît à Dieu qui est toute charité et miséricorde et qui aime tant la miséricorde et la charité qu’il prononce jugement sans miséricorde à celui qui n’exerce point la miséricorde et, au contraire, miséricorde sans jugement à celui qui fait œuvres de miséricorde. »  2

Acteur miséricordieux vis-à-vis du prochain, mais aussi témoin de la miséricorde de Dieu pour tous et révélée pleinement en Christ, Jean Eudes se lance dans les missions paroissiales. Il ne les quittera jamais : de 1632 à 1676, il participe à 117 missions 3. L’histoire religieuse du XVII° siècle est marquée par un grand effort d’évangélisation, sous forme de missions populaires 4, et Jean Eudes y tient un rôle important, comme le rappela Jean-Paul II 5 lors du 350ème anniversaire de sa mort. Chaque mission est animée par un groupe de prêtres (dont des prêtres du clergé local) qui séjournent dans une paroisse et mettent tout en œuvre pour renouveler la vie chrétienne. Une mission dure environ un mois et demi. Les deux principaux exercices quotidiens sont la prédication du matin et le catéchisme du début de l’après-midi. Chaque exercice dure une heure. Dans le cours de l’après-midi, ont lieu généralement des conférences particulières pour les gentilshommes, les artisans et autres auditeurs, sans oublier les prêtres. Mais, durant toute la mission, la plus lourde tâche consiste à confesser sans relâche 6. Au cours de sa vie Jean Eudes enrichira les exercices des missions avec des rencontres pour les prêtres, des instructions par corps de métiers, des restitutions de biens, des réconciliations, etc. 

Les missions tiennent une place centrale dans la vie de Jean Eudes, non seulement par leur nombre ais également par tout ce qu’elles suscitent en lui. C’est là, dans le contact familier avec tant de personnes, dans les villes et, plus encore, les campagnes, que Jean Eudes prend conscience de la réalité de la vie des hommes et des femmes de son siècle, avec leurs pauvretés et leurs attentes. Il voit aussi l’indigence de la foi des baptisés :

« C’est une chose déplorable à larmes de sang, de voir que, d’un si grand nombre d’hommes dont la terre est peuplée, qui ont été baptisés, et par conséquent adis au rang des enfants de Dieu, des membres de Jésus Christ et des temples vivants du Saint-Esprit, et obligés à mener une vie conforme à ces divines qualités, il y en a néanmoins beaucoup plus qui vivent en bêtes, en païens et même en démons, qu’il n’y en a qui se comportent en véritables chrétiens. » 7

Mais il y voit aussi un appel pour les prêtres à devenir missionnaires. Ce souci marquera la vie des séminaires qu’il fonde plus tard. Il écrit lors d’une mission :

« Je n’ai jamais goûté de consolations plus sensibles qu’ici, où je vois une multitude prodigieuse de peuples qui viennent au sermon et qui assiègent nos confessionnaux. Ah! si messieurs les abbés et les prêtres, qui perdent leur temps et enfouissent leurs talents, avaient goûté quelque petit trait de ces douceurs et de ces consolations, je suis assuré qu’il y aurait presse à travailler aux missions et à s’offrir pour venir nous aider. » 8

Au cours des missions, les rencontres avec tant de chrétiens ignorant la richesse et la dignité de leur baptême, le besoin urgent d’un clergé missionnaire, les appels de l’Esprit pour un renouvellement de la vie chrétienne constituent, pour Jean Eudes, le terreau de sa prière et de sa réflexion pastorale, théologique et spirituelle. Comment rejoindre ce peuple de Dieu de manière simple et forte, et lui redonner la joie de tout baptisé ? Comment lui faire découvrir l’amour – la miséricorde – de Dieu… d’un Dieu qui s’est fait si proche en Jésus… Déjà se dessine le chemin du Cœur. Ainsi se vit la Mission pour cet infatigable missionnaire. D’ailleurs, il signe souvent ses lettres… « Jean Eudes, prêtre missionnaire ».

  1. En 1641, Jean Eudes fonde une maison de refuge pour les femmes en difficulté qui, quelques années plus tard, sera soutenue par l’Ordre de Notre-Dame de Charité. Au 19è siècle, une religieuse de N-D. de Charité, sainte Marie-Euphrasie Pelletier fondera la Congrégation des Soeurs de Notre-Dame de Charité du Bon Pasteur d’Angers.
  2. OC. 11, p.37
  3. Saint Jean Eudes a prêché dans sa province d’origine, plus de 90 missions. Il est, en outre, curieux de relever qu’il a prêché autant de missions dans le seul diocèse de Coutances que dans tous les autres diocèses de Normandie réunis. Il prêcha aussi en Bourgogne, en Bretagne, en Brie, en Champagne, dans l’Ile-de-France, en particulier à la Cour de France.. Par ses nombreuses lettres, il est possible de suivre très concrètement le missionnaire dans son apostolat.
  4. L’histoire des missions de Jean Eudes fait partie de l’histoire de l’Église en France au XVII° siècle. une des études les plus reconnues est celle du P. C. Berthelot du Chesnay, Les missions de saint Jean Eudes, contribution à l’histoire des missions en France au XVII] siècle, Paris, Procure des Eudistes, 1967.
  5. « Saint Jean Eudes occupa une place éminente dans la France religieuse du XVII° siècle ; il contribua de manière très personnelle au mouvement spirituel profond que l’on nommera l’École Française, tout en répondant avec courage aux besoins et aux appels de ses contemporains par la prédication, l’écriture ou de multiples initiatives dans les domaines de l’éducation et de la charité. » Jean Paul II, Lettre au P; Pierre Drouin, Supérieur Général de la Congrégation de Jésus et Marie, 27 février 1993, La Documentation Catholique (1993), n°2071, pp.407-408
  6. Saint Jean Eudes disait :  » les prédicateurs battent les buissons, mais ce sont les confesseurs qui prennent les oiseaux. » In : P. Milcent & J. Venard, Saint Jean Eudes 1601-1680, Paris, Desclée de Brouwer, 1999, p.23
  7. OC. 2, p.207
  8. OC. 10, p.433