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Le sacerdoce des baptisés

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De manière synthétique, sont présentés ici quelques éléments importants de la doctrine et des écrits de saint Jean Eudes. Les références bibliographiques et les renvois au Lectionnaire de la Congrégation de Jésus et Marie permettent de prolonger l’étude de ces éléments.

Lectionnaire n°27 à 33

Saint Jean Eudes lègue à l’Église un enseignement de grande valeur sur le sacerdoce et la prêtrise. Cet héritage, dont il est nécessaire de faire l’inventaire critique avec les connaissances actuelles, constitue « une doctrine assez solide pour ne pas perdre ses couleurs mais les retrouver sous les projecteurs du XXe siècle et face à l’enseignement du second concile du Vatican » 1 Si ce dernier concile, retrouvant le langage de Nouveau Testament, celui de la 1ère lettre de saint Pierre et de la lettre aux Hébreux, a permis une distinction féconde entre prêtrise et sacerdoce, ce serait un anachronisme de demander à Jean Eudes un langage aussi précis que celui d’un concile tenu trois siècles après sa mort, mais c’est lui rendre justice que reconnaître chez lui un enseignement précis et toujours actuel sur le sacerdoce des baptisés.

Or c’était une doctrine délicate à prêcher au XVII] s. Dans le mouvement de la « réforme catholique », le concile de Trente ayant réagi fermement contre les exagérations réformées au sujet du sacerdoce universel des baptisés (cf. Denzinger n°960), on tend à majorer les décrets dogmatiques du concile (le prêtre comme vrai sacrificateur) au détriment des décrets sur le prêtre comme prédicateur et pasteur. Cependant l’expérience missionnaire et les circonstances de son ministère ont amené Jean Eudes à bien parler du sacerdoce baptismal, car il a dû évangéliser le Peuple de Dieu d’abord, avant de se donner ensuite à la formation des prêtres et à l’organisation d’une société de prêtres. Ainsi dans son maître-ouvrage 2  au service de la vie chrétienne, Jean Eudes fait place de manière très explicite à l’exercice du sacerdoce des baptisés et plus particulièrement pour la sainte messe. Il développe une pensée sur le sacerdoce de Jésus et sur le sacerdoce des croyants, participant à l’Eucharistie, très semblable à celle de Lumen Gentium n°10 & 11 ou de Sacrosanctum Concilium n°48.

Ainsi écrit-il :

 » Vous devez vous souvenir que, les chrétiens n’étant qu’un avec Jésus-Christ, comme les membres avec leur chef, à raison de quoi ils participent à toutes ses qualités; et Jésus-Christ étant, en ce sacrifice, en qualité de prêtre et d’hostie tout ensemble: semblablement, que tous ceux qui y assistent, y doivent assister en qualité de prêtres ou sacrificateurs 3, pour y offrir, avec Jésus- Christ souverain Prêtre, le même sacrifice qu’il y offre; comme aussi en qualité d’hosties et de victimes, qui ne sont qu’une hostie, comme ils ne sont qu’un prêtre avec Jésus-Christ, et qui doivent être immolés et sacrifiés avec le même Jésus-Christ à la gloire de Dieu. Et partant, puisque vous participez au divin sacerdoce de Jésus-Christ, et qu’en tant que chrétien et membre de Jésus-Christ, vous portez le nom et la qualité de prêtre: vous devez exercer cette qualité et faire usage du droit qu’elle vous donne, qui est d’offrir à Dieu, avec le prêtre et avec Jésus-Christ même, le sacrifice de son corps et de son sang qui lui est offert en la Sainte Messe; [et le] lui offrir, autant qu’il est possible, avec les mêmes dispositions avec lesquelles il lui est offert par Jésus-Christ. »  4

D’une manière aussi actuelle que l’affirme la Constitution Lumen Gentium au n°34, Jean Eudes invite les baptisés à prendre conscience que toute leur existence peut devenir sacerdotal et sanctifiante : il en fait le thème principal de « Vie et Royaume3. Il le signale dès la préface, le détaille en multiples exercices pour la journée, pour la semaine, pour le mois, pour la sanctification des actions ordinaires, pour le bon usage des consolations et des afflictions. Et lorsqu’il veut organiser tout cet ensemble, apparemment disparate, de pratiques, il parle de « dévotion chrétienne » (O.C. I, 265-276). Bien que le mot dévotion ait sans doute vieilli, il reste que Jean Eudes exprime ici, sur le fondement sacramentel du baptême, une démarche sacerdotale qui oriente toute l’existence chrétienne et la transforme tandis que Jésus se forme en chaque baptisé.

Mais Jean Eudes a-t-il parlé correctement du sacerdoce des prêtres ? Un reproche, souvent fait aux maîtres du XVII°s., est d’avoir une conception hiérarchique de ma grâce, les prêtres étant en quelque sorte sanctifiés par une grâce plus haute, « alors que le concile Vatican II 5 ne permet plus d’expliquer les deux sacerdoces en les comparant l’un à l’autre comme des degré divers d’une réalité univoque 6« . Ce grief est fondé. La pensée sous-jacente à bien des textes du XVII° siècle, laquelle dépend du Pseudo-Denys, est que la sainteté de Dieu se communique de proche en proche à ses créatures, les ordres les plus élevés la communiquant, parce qu’ils la possèdent avec plus de plénitude, aux ordres inférieurs. Ainsi en est-il de la « hiérarchie céleste », puis de la « hiérarchie ecclésiastique ». Les prêtres, situés au-dessus des laïcs dans la hiérarchie de la grâce, sont sanctifiés par une grâce plus haute, et deviennent ainsi, pour les autres, des sanctificateurs. 7 Cette conception existe clairement chez Bérulle, et nous en retrouvons, en quelques rares passages 8, l’écho chez saint Jean Eudes. Il convient donc de se séparer sur ce point de Jean Eudes, qui a pourtant pris comme base de réflexion le sacerdoce des bapisés et étendu cette réflexion au sacerdoce des prêtres.

Cependant il ne faudrait pas omettre de souligner, dans la pensée eudésienne, un élément qui relativise cette exaltation de la grâce sacerdotale et qui traverse toute la vie et l’œuvre de Jean Eudes : c’est la très haute conception de la grâce baptismale et, donc, du sacerdoce baptismal. Sur ce dernier point, on trouverait difficilement textes plus forts que ceux de saint Jean Eudes, comme celui cité précédemment ; ou encore, si le prêtre est présenté comme exerçant une royauté, c’est au sein d’un peuple de rois :

« pour régir, selon les lois et les maximes évangéliques, autant de rois et de reines qu’il y a de chrétiens e de chrétiennes sous sa conduite, et pour les rendre dignes de posséder éternellement un même royaume avec le souverain monarque de l’univers. » (O.C. III, p.26)

Finalement, il semble que Jean Eudes n’a pas songé à caractériser de manière originale la prêtrise en tant que sacerdoce, mais s’est contenté d’appliquer à fortiori aux prêtres la doctrine qu’il possédait antérieurement sur le sacerdoce de Jésus et le sacerdoce baptismal. Vatican II ne lui aurait sans doute pas déplu, mais il manquait d’instruments pour exprimer la doctrine aussi clairement ! Cependant il reste que Jean Eudes a vu juste et demeure précieux aujourd’hui en mettant en lumière le sacerdoce des baptisés dans leur vie et dans la célébration eucharistique ; en expliquant tout sacerdoce comme une participation de l’unique sacerdoce du Christ ; en comprenant toute action sacerdotale, celle des laïcs comme celle des prêtres, dans sa réalité chrétienne, comme une action sainte et un sacrifice de soi.

  1. M. Cancouët, Saint Jean Eudes : sacerdoce et prêtrise, Cahiers Eudistes n°08, 1983, pp.89-105
  2. Vie et Royaume de Jésus dans les âmes chrétiennes, 6è partie, OC 1, 459-473
  3. Noter que Jean Eudes utilise le mot « sacrificateur », proposé comme équivalent du latin sacerdos, à côté du mot français « prêtre » : il perçoit bien la distinction sacerdoce-prêtrise
  4. OC. 1, pp. 460-461. Cf. Lectionnaire n°20
  5. « Le sacerdoce commun des fidèles et le sacerdoce ministériel ou hiérarchique, bien qu’il y ait une différence essentielle et non seulement de degré, sont cependant ordonnés l’un à l’autre : l’un et l’autre en effet, selon son mode particulier, participent de l’unique sacerdoce du Christ » (Lumen Gentium 10). 
  6. M. Cancouët, Ibid., p.97
  7. Cf. R. de Pas & P. Milcent, Serviteurs de l’Évangile. Pensées de saint Jean Eudes. In : Notre vie eudiste, 1971, n°135, p.246
  8. « Vous êtes du sang royal et divin de Jésus Christ…, vous êtes ses frères et ses membres en un degré beaucoup plus éminent que les autres chrétiens. » OC. 3, p.344