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La vie chrétienne

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continuation et accomplissement de la vie de Jésus Christ

De manière synthétique, sont présentés ici quelques éléments importants de la doctrine et des écrits de saint Jean Eudes. Les références bibliographiques et les renvois au Lectionnaire de la Congrégation de Jésus et Marie permettent de prolonger l’étude de ces éléments.

L’homme est l’image de Dieu (Gn 1, 27) : cette image, c’est le Christ en qui nous avons été créés (Col 1, 15-16). « Former le Christ en nous », c’est l’œuvre de Dieu, à laquelle nous sommes appelés à collaborer  nous laisser façonner par Dieu. Par la puissance de l’Esprit, le Père nous engendre à la vie du Christ et fait de nous ses enfants. L’évangélisation, c’est cette vie du Christ communiquée au monde, c’est travailler à la formation du Christ dans les âmes chrétiennes 1.  (Ga 4, 19). Ainsi pour saint Jean Eudes, l’œuvre des œuvres, c’est former Jésus en nous :

« Jésus, Dieu et homme tout ensemble, étant tout en toutes choses, selon ce divin oracle de son grand Apôtre: Omnia in omnibus Christus, et spécialement devant être tout dans les chrétiens, comme le chef est tout dans ses membres, et l’esprit dans son corps, notre soin et occupation principale doit être de travailler de notre côté à le former et établir dedans nous, et à l’y faire vivre et régner; afin qu’il soit notre vie, notre sanctification, notre  puissance, notre trésor, notre gloire et notre tout, ou plutôt afin qu’il vive en nous, qu’il y soit sanctifié et glorifié, et qu’il y établisse le royaume de son esprit, de son amour et de ses autres vertus. » 2

Commentant le titre de son maître livre pastoral, Jean Eudes écrit : 

« Je l’appelle premièrement La Vie de Jésus dans les âmes chrétiennes, parce que son premier et principal but est de faire voir comme Jésus doit être vivant dans tous les chrétiens; comme les chrétiens ne sont en la terre que pour y continuer la très sainte vie que Jésus y a menée autrefois; et comme la plus grande affaire et la principale occupation d’un chrétien doit être de travailler à former et établir Jésus dedans soi, selon ce souhait apostolique: Formetur Christus in vobis , c’est-à-dire [de travailler] à la faire vivre dans son esprit et dans son cœur, et à établir la sainteté de sa vie et de ses mœurs en son âme et en son corps: qui est ce que S. Paul appelle porter et glorifier Dieu dans nos corps, et S. Pierre, sanctifier Jésus-Christ dans nos cœurs. » 3

On ne saurait être plus clair ! Le chrétien est appelé à former Jésus en lui, ou à faire vivre Jésus en lui, et Jean Eudes lit cette vocation dans les lettres pauliniennes. Cette source va d’ailleurs donner une coloration particulière à cette « formation de Jésus » chez le chrétien,l’empêchant de la vivre comme un repli intimiste, mais lui donnant au contraire une dimension ecclésiale et universelle. Cette formation du Christ ne se fait pas dans un simple rapport interpersonnel entre le croyant et le Christ, mais dans le lien plus large -ecclésial- des membres à la Tête 4. Ainsi : 

« La vie passible et temporelle que Jésus a eue dans son corps personnel, a été accomplie et terminée au point de sa mort; mais il veut continuer cette même vie dans son corps mystique, jusqu’à la consommation des siècles, afin de glorifier son Père par les actions et souffrances d’une vie mortelle, laborieuse et passible, non seulement durant l’espace de trente-quatre ans, mais jusqu’à la fin du monde. Si bien que la vie passible et temporelle que Jésus a dans son corps mystique, c’est-à-dire dans les chrétiens, n’a point encore son accomplissement, mais elle s’accomplit de jour en jour dans chaque vrai chrétien, et elle
ne sera point parfaitement accomplie qu’à la fin des temps. »
5

La vie du baptisé n’est pas d’abord imitation du Christ ou pratique des vertus, mais construction du Corps du Christ. Jean Eudes cite volontiers Col 1, 24 (« Je trouve maintenant ma joie dans les souffrances que j’endure pour vous, et ce qu’il me reste personnellement à souffrir dans les épreuves du Christ, je l’achève en faveur de son corps qui est l’Église« ), et c’est avec 2 Co 4, 10-11 qu’il comprend le passage : 

« Sans cesse nous portons dans notre corps l’agonie de Jésus afin que la vie de Jésus soit elle aussi manifestée dans notre corps. Toujours, en effet, nous les vivants, nous sommes livrés à la mort à cause de Jésus, afin que la vie de Jésus soit elle aussi manifestée dans notre existence mortelle ». Jean Eudes traduit même ainsi « … que nous devons manifester et faire paraître la vie de Jésus en nos corps ». 6

« Former Jésus en nous » : ce leitmotiv de Jean Eudes 7 prend sa source dans la pensée paulinienne 8, ce qui permet de voir, en examinant les citations choisies, que Jésus est pour lui le ressuscité, chef de l’Église, et tête de l’univers. Le chrétien vivant en continuation de la vie du Christ le fait donc en Église, et sa croissance dans le Christ est aussi croissance de l’Église, dont les membres sont devenus solidaires avec la Tête en passant par le baptême. Cette vision de l’existence chrétienne, fondée sur le baptême et toute centrée sur la formation du Christ en soi, entraîne une certaine conception de la vie morale et du progrès spirituel. On peut noter la forte dimension paulinienne de la réflexion de Jean Eudes sur les différents aspects de la vie du chrétien et sur les vertus. L’enseignement de Paul est devenu, dans sa doctrine, comme  » sa propre substance », affirme P. Milcent. 9 D’autres l’avaient déjà remarqué, comme le rappelle le P; Charles Lebrun dans son livre sur La Spiritualité de saint Jean Eudes (1933) en citant le P. Paul de Jaegher s.j. 10 : « on n’aurait pu mieux utiliser pour la vie spirituelle la grande doctrine de saint Paul sur la vie en Jésus Christ, le chef du corps mystique. Cette doctrine, que saint Augustin et saint Thomas avaient si bien traitée dans leurs oeuvres, saint Jean Eudes en a fait plus que tout autre, croyons-nous, le centre de sa sublime spiritualité ».

Ainsi la formation de Jésus en nous a pour conséquence, pour Jean Eudes, le fait « que nous sommes obligés de « faire nos actions saintement », et cela dans une perspective ecclésiale :

« Il y a une infinité de raisons qui nous obligent à cela, dont j’en ai apporté plusieurs très puissantes en divers endroits de la dite première partie de ce livre. Mais, outre cela, je vous prie de considérer plus d’une fois que Jésus-Christ est notre chef, et que nous sommes ses membres, et que nous avons une union avec lui beaucoup plus parfaite et intime, étant en sa grâce, que les membres d’un corps naturel n’ont pas avec leur chef. À raison de quoi nous sommes obligés de faire toutes nos actions pour lui et en lui. Pour lui, d’autant qu’elles lui appartiennent, tout ce qui est dans les membres appartenant au chef. En lui, c’est-à-dire, en son esprit, en ses dispositions et intentions, parce que les membres doivent suivre et imiter leur chef, ne doivent être animés que de son esprit, et ne doivent point avoir d’autres dispositions et intentions que les siennes. » 11

Notons, enfin, que la vision de l’existence morale chrétienne de Jean Eudes, très paulinienne, ouvre des perspectives intéressantes pour penser aussi la vie morale. Elle est d’abord et fondamentalement l’art de bien conduire sa vie et d’agir en reconnaissant en Jésus-Christ la source et le modèle de la vie bonne.

  1. « Vous, petits enfants que j’enfante à nouveau dans la douleur, jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous. » Ga, 4, 19.
  2. OC.1, p.88.
  3. OC. 1, p.91.
  4. Il est intéressant de noter que l’Église a retenu, dans la Liturgie des Heures, ce thème « Le Chef et ses membres » – Le Corps mystique – pour la fête de saint Jean Eudes, le 19 août. In : Liturgia Horarum, le 19 août, tome IV, pp.1070-1071. OC.6, pp.113-115. Lectionnaire n°4, pp.29-31. 
  5. OC.1, p.65.
  6. OC. 1, p.163
  7. Saint Augustin écrivait déjà que la vie chrétienne est l’accomplissement de cette vie du Christ en nous : « le Christ est formé en nous par la foi, chez le croyant, chez l’homme intérieur, appelé à la liberté de la grâce, doux et humble de cœur. Le Christ est formé en celui qui prend la forme du Christ ; or on prend la forme du Christ, lorsqu’on s’unit au Christ par l’amour spirituel. » Cité par R. de Pas, Ma Vie, c’est le Christ. Saint Jean Eudes et son message, Paris, Procure des Eudistes, 1993
  8. Voir J. Camus, Former Jésus en nous : la dimension paulinienne de la doctrine eudésienne, Cahiers eudistes, n°23, 2014
  9. P. Milcent, Jean Eudes, Dictionnaire de Spiritualité, T. VIII, col.488-501.
  10. Paul de Jaegher s.j., La vie d’identification au Christ Jésus, Paris, Cerf, 1927, chap.4.
  11. OC. 1, p.442. Lectionnaire n°22, p.69