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Vivre les états et mystères du Verbe incarné

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De manière synthétique, sont présentés ici quelques éléments importants de la doctrine et des écrits de saint Jean Eudes. Les références bibliographiques et les renvois au Lectionnaire de la Congrégation de Jésus et Marie permettent de prolonger l’étude de ces éléments.

Lectionnaire n°14 à 15

Ainsi que l’atteste son Mémorial 1, Jean Eudes apparaît comme un homme qui est sensible au déploiement du temps à l’intérieur d’une vie humaine. Le temps nous est donné comme une grâce, mais aussi comme une responsabilité. Jean Eudes a le génie de la durée : Dieu doit régner en nous tout au long de notre existence… c’est le titre de son maître ouvrage « Vie et Royaume de Jésus dans les âmes chrétiennes« . Durant toute leur existence, les baptisés, par leur réponse à l’appel de Dieu, ont à faire vivre et régner Jésus en eux.

Comment dire et expliquer cette rencontre possible entre la vie humaine et la vie du Christ ? Avec les maîtres de l’Ecole Française, Jean Eudes propose cet accès, ce passage entre la vie humaine et la vie divine. La clef est donnée par Dieu lui-même : c’est le mystère de l’Incarnation. Le Fils de Dieu a embrassé la condition humaine, il a connu ce que tout être humain connaît en ce monde ; et dans son humanité, Jésus Christ,le Verbe Incarné, a ouvert le chemin vers Dieu, comme le souligne le Concile Vatican II :  » Par son Incarnation, le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni Lui-même à tout homme. » 2 Jean Eudes, qui développera plus tard sa doctrine du Cœur 3 reprend ici la conception bérulienne des « états et mystères », qui est une autre façon de désigner la vie de Jésus. Chaque moment et chaque aspect de la vie de Jésus sont ce que l’Ecole Française appelle les « états et mystères » 4 du Verbe Incarné. Or le Verbe étant éternel, si les circonstances historiques sont, par définition, passées, la valeur de ce qui est vécu demeure, et reste accessible aux croyants. 5

Le Catéchisme de l’Église Catholique invite la Catéchèse à déployer toute la richesse des mystères de Jésus (CEC § 512) et rappelle que la vie chrétienne est communion aux mystères du Christ : « Toute la richesse du Christ « est destinée à tout homme et constitue le bien de chacun«  » (CEC 519]. Ainsi, « tout ce que le Christ a vécu, Il fait que nous puissions le vivre en Lui et qu’Il vive en nous. […] Nous sommes appelés à ne faire plus qu’un avec Lui : ce qu’il a vécu dans sa chair pour nous et comme notre modèle, Il nous y fait communier comme les membres de son Corps« . Et le Catéchisme (C.E.C. §521) de conclure avec saint Jean Eudes :

 » nous devons continuer et accomplir en nous les états et mystères de Jésus, et prier souvent ce même Jésus qu’il les consomme et accomplisse en nous et en toute son Église. Car c’est une vérité digne d’être remarquée et considérée plus d’une fois, que les mystères de Jésus ne sont pas encore dans leur entière perfection et accomplissement. D’autant que, combien qu’ils soient parfaits et accomplis en la personne de Jésus, ils ne sont pas néanmoins encore accomplis et parfaits en nous qui sommes ses membres, ni en son Église qui est son corps mystique. Car le Fils de Dieu a dessein de mettre une participation, et de faire comme une extension et continuation en nous et en toute son Église du mystère de son Incarnation, de sa naissance, de son enfance, de sa vie cachée, de sa vie conversante, de sa vie laborieuse, de sa Passion, de sa mort et de ses autres mystères, par les grâces qu’il nous veut communiquer, et par les effets qu’il veut opérer en nous par ces mêmes mystères; et par ce moyen il veut les accomplir en nous. » 6

Ce dernier texte, important de Jean Eudes, est aussi repris dans la Liturgie des Heures 7.

C’est seulement à la fin des temps, que ce désir – ce dessein – du Christ sera réalisé : « les mystères de Jésus ne seront point accomplis jusqu’à la fin du temps qu’il a déterminé pour la consommation de ses mystères en nous et en son Église, c’est-à-dire jusqu’à la fin du monde. » 8  Alors le Christ sera tout en tous. Mais aujourd’hui, comment participer aux mystères du Christ ? Jean Eudes distingue deux étapes. 9 Il s’agit d’abord de contempler ce qu’il appelle « le corps et l’extérieur du mystère, c’est-à-dire ce qui s’est passé extérieurement dans ce mystère« . Par exemple, dans le mystère de la Nativité, le dénuement, la pauvreté de Jésus… Puis il faut entrer dans « l’esprit et l’intérieur du mystère, c’est-à-dire la grâce propre à ce mystère, comme tout ce qui s’est passé dans l’esprit, dans les cœurs et dans l’âme de Jésus, lorsqu’il a vécu ce mystère et dans le cœur des personnes qui y étaient présentes » 10, en particulier Marie qui est associée aux mystères du Christ. Le principal, c’est « l’esprit et l’intérieur du mystère ». L’événement est passé, mais la grâce du mystère demeure, parce que Jésus continue, sans cesse, en chacun de ses mystères, de glorifier le Père et de nous sanctifier. Ainsi Jean Eudes présente l’année liturgique comme une « dévotion spéciale à tous les états et mystères de la vie de Jésus, considérés comme sources permanentes de grâce. »

Certes, si Jésus accomplit ses états et mystères en toute son Eglise, Corps mystique, chaque baptisé est donc appelé à les vivre dans sa propre histoire et dans son engagement chrétien. Il nous faut 

« considérer et révérer dans les mystères de Jésus, la part singulière et toute spéciale que nous y avons. Le Fils de Dieu, en chaque mystère qu’il a opéré, a eu quelque pensée, quelque dessein et quelque amour particulier au regard d’un chacun de nous. Il a eu dessein de nous communiquer quelques grâces et de nous faire quelques faveurs spéciales, tant en la terre qu’au ciel, par chaque mystère qu’il a opéré. » 11

Toute la vie humaine devient lieu de rencontre avec le Christ, lieu de sanctification. Jean Eudes propose de s’en remettre à l’Esprit Saint, qu’il nomme l’Esprit de Jésus, tout au long de la journée. Ainsi la vie humaine prend un sens, une orientation fondamentale :

« la vie que nous avons en la terre ne nous est donnée que pour l’employer à l’accomplissement de ces grands desseins que Jésus a sur nous. C’est pourquoi nous devons employer tout notre temps, nos jours et nos années à coopérer et travailler avec Jésus en ce divin ouvrage de la consommation de ses mystères en nous. «  12

Dans ses écrits, Jean Eudes allie souvent réflexions et prières. Maître de vie chrétienne, il donne à es auditeurs et à ses lecteurs les moyens d’intérioriser ses enseignements dans la prière. Ainsi, au terme de ses réflexions sur les états et mystères de Jésus, il écrit une « Elévation à Jésus sur le mystère de son Enfance, laquelle peut être appliquée à tous les autres mystères. » Un extrait :

O bon Jésus, je vous adore, vous aime et vous glorifie en tout ce que vous êtes, et en tout ce que vous avez opéré et opérez encore dans l’état de votre sainte Enfance. J’adore et révère toutes les pensées, desseins, sentiments, dispositions et occupations intérieures de votre âme sainte en cet état, au regard de votre Père, de vous-même, de votre Saint-Esprit, de votre sacrée Mère, de vos Anges, de vos Saints et de moi en particulier. Je me réjouis, ô bon Jésus, vous contemplant dans l’état de votre Enfance, et voyant que vous y aimez et glorifiez tant votre Père, que vous y êtes tant aimé et glorifié par votre Père, et que vous y êtes si rempli de vertus, d’excellences et de grandeurs. 13

  1. le Mémorial des bienfaits de Dieu, OC. 12, pp.103-135.
  2. Concile Vatican II, Gaudium et Spes, 22, §2
  3. « L’idée géniale de Jean Eudes a été de prendre le Cœur de Jésus et celui de Marie pour symboles de leurs états intérieurs. Tout le dynamisme essentiel et surnaturel qui se cachait dans les états bérulliens se retrouve sous cette image combien plus accessible et évocatrice. » (Paul Cochois, Bérulle et l’École française, Paris, Seuil, 1963, p.160
  4. Par exemple : dans le mystère de la Nativité, Jésus est dans un état de dépendance.
  5. Cf. J-M. Amouriaux & P. Milcent, Saint Jean Eudes par ses écrits, Paris, Mediaspaul, 2001, pp.29 ss.
  6. OC. 1, p.310, Lectionnaire n°14. In : Catéchisme de l’Eglise Catholique, §521; p.114 (Mame-Plon)
  7. Liturgia Horarum, 33ème Semaine du Temps ordinaire, tome 4, pp.420-421.
  8. OC. 1, p.310. Lectionnaire n°14
  9. R; de Pas, Ma vie c’est le Christ. Saint Jean Eudes et son message, Paris, Procure des Eudistes, 1993.
  10. OC.1, pp3226326. Lectionnaire n°15, p.54
  11. OC. 1, pp. 322-326. Lectionnaire n°15, p.54
  12. OC. 1, pp311-312
  13. OC. 1, p.335